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Le Debrief Sports : Djamel Belmadi raconte sa CAN 2019.

Posté le 20/07/20

Algérie CAN 2019 CAF Awards

 

Un débrief sports un peu spécial cette semaine puisqu’à l’occasion de la célébration des un an de la victoire de la sélection nationale d’Algérie de football à la CAN 2019 en Egypte, Djamel Belmadi s’est longuement confié sur la chaine de la Fédération algérienne de football (FAF). Nous vous proposons ci-dessous la retranscription quasi-intégrale de l’entretien accordé par le sélectionneur national.

 

« Cette épopée restera inoubliable pour tous les Algériens. Une équipe nationale, un pays, un emblème, un drapeau qui allaient être levés alors qu’on était 24 pays équipes engagées au départ. Ce souvenir in fine de soulever ce trophée. Ce sentiment est énorme. Pour clôturer cela, l’arrivée en Algérie avec tout notre peuple qui nous attend et qui célèbre cela. Il y a aussi le ressenti du travail accompli. Etre partis là bas, afficher ses ambitions et réaliser ce qu’on s’était dit, c’est le meilleur sentiment pour un entraineur.»

« On s’était mis d’une certaine manière beaucoup de pression que j’estimais utile.On avait avancé nos objectifs pour pouvoir être tous ultra-concernés et surtout ambitieux, avec l’idée que rien ne pouvait nous arrêter si ce n’est nous-mêmes. Il fallait avoir une grande vision de la performance et des prestations que l’on voulait et pas faire, comme d’habitude, de la bonne figuration. On a de suite affranchi tout le monde et notamment les joueurs en créant chez eux cette idée qu’on allait là bas pour chercher cette coupe d’Afrique. On sait le rapport qu’il y a avec l’Egypte. Quand elle organise une compétition sur ses terres, ce n’est pas pour la laisser passer. Elle est très forte pour cela. C’était loin d’être acquis quand on sait qu’on n’a jamais gagné de coupe d’Afrique de toute notre histoire en dehors du pays.C’était une première. Chaque match avait sa vérité, son importance, son histoire, ses enseignements qui ont fait qu’on se rapprochait et qu’on croyait de plus en plus au sacre final».

 

« Je me dis qu’on se devait d’être convaincus si on voulait espérer quelque chose.Ce qui n’était pas le cas avant. Toutes les grosses nations (Egypte, Sénégal, Ghana, Tunisie, Maroc, Cote d’Ivoire, Nigeria) sont des monstres d’Afrique qui arrivent avec les mêmes ambitions. On s’est dit qu’on venait déterminés malgré ces joueurs, ces équipes, ces gros palmarès.L’Egypte, avec ses cinq titres ou plus, a l ‘expérience et cette idée de la gagne. Elle est habituée à cela, ce que nous n’avions pas. Entre 1990 et 2019, on n’avait qu’un seul trophée dans notre vitrine. C’est beaucoup trop de temps. Dire qu’on avait l’assurance de gagner, ce serait stupide et malhonnête. Personne ne peut croire cela mais avoir l’ambition et l’intime conviction de bien se préparer, de se donner toutes les chances de la gagner, cela oui. On ne venait pas comme le Petit Poucet ou cette équipe qui s’est faite sortir au premier tour en 2017 mais avec l’idée d’être brave, ambitieux, valeureux et d’y croire ». 

 

Djamel Belmadi Algérie CAN 2019

 

« La liste des 23 joueurs a été faite en mon âme et conscience.Elle a été dès le départ controversée.Les gens qui ne l’ont pas comprise, qui n’étaient pas d’accord, avaient ils tous les éléments que j’avais? Ont-ils la même compréhension du football ou de l’équilibre d’un groupe que moi? Si j’ai été choisi pour être sélectionneur de l’équipe nationale, c’est pour faire des choix. Ils ne sont dictés que par l’analyse technique d’un groupe, par des associations, par l’équilibre, par le fait de créer un groupe qui va bien vivre ensemble, qui sera capable de se soutenir, d’avoir un vrai esprit d’équipe. C’était loin d’être le cas depuis pas mal de temps. On sait que les footballeurs sont des compétiteurs mais il y a aussi beaucoup d’égo, et davantage d’égoïsme.L’approche est différente de celle en club. Là, on joue pour un pays. On doit tous tirer dans le même sens.  C’est Didier Deschamps (sélectionneur de l’équipe de France) qui disait que sélectionner, c’était éliminer. Il y a eu des choix difficiles à faire. Je prends l’exemple de Yassine Benzia qui a joué un match au Togo au poste qui n’était pas le sien. Il avait fait une très belle performance.A ce moment là, on jouait notre qualification pour la Coupe d’Afrique.On a fait un gros match. On a gagné 4 à 1.C’était la première victoire de l’Algérie depuis 3 ans en dehors du pays. Les joueurs se sont dits qu’ils s’étaient qualifiés, qu’ils étaient les héros de ce match et qu’ils iraient à la CAN. Pour une grande majorité d’entre eux, ils y ont été.  J’ai tout de suite fait une réunion après le match du Togo. Je les ai félicités et surtout leur ai dit qu’on était au mois de novembre et qu’on ne se reverrait pas avant le mois de mars, date juste avant la liste définitive pour la CAN. Je leur ai dit qu’entre temps ceux qui n’étaient pas dans une situation idéale en club avaient un mercato pour réajuster les choses s’ils voulaient faire partie de ce groupe qui irait à la Coupe d’Afrique. Je leur ai dit que le temps de jeu (en club) sera un des critères importants pour le choix des joueurs des 23. Certains ont pu faire ce changement et d’autres non. Si Yassine Benzia avait joué en club un temps minimum, il aurait certainement fait partie de cette liste des 23.Cela n’a pas été le cas. C’était la première difficulté dans le choix des 23. La seconde difficulté, c’était de rééquilibrer entre les joueurs qui avaient beaucoup joué et ceux qui avaient moins joué en club.. Il a fallu donc aussi rééquilibrer les niveaux et faire en sorte que tout le monde soit plus ou moins prêts pour la phase finale».

 

« J’ai eu la chance depuis le début de ma carrière, environ 10 ans de coaching, de gagner tout de suite le championnat, les coupes nationales puis avec la sélection nationale du Qatar. La sélection du Qatar était en difficulté. C’était des équipes où il y avait tout à faire au départ. L’idée de bâtir vite, c’est peut être quelque chose que j’aime faire. Même quand on est dans la difficulté, cela ne me fait pas peur. Dès ma première conférence, j’ai dit  les choses sans me cacher. Dire qu’on avait envie de gagner, de se qualifier pour la CAN. Entre mon premier match contre la Gambie et le premier de la CAN, il y a 6-7 matchs dans l’intervalle. C’est très peu pour aller gagner une compétition internationale de ce niveau. On est obligés de remettre les choses à leur place.Il y a l’envie du coach et du staff d’aller vite et de gagner, et surtout un groupe de joueurs qui a compris qu’il était temps d’aller gagner quelque chose. Ils ont été attentifs et complètement mobilisés vers cet objectif ».

 

Algérie FIFA CAN 2019 Belmadi

 

« Je ne vois le métier d’entraineur que comme la relation avec les joueurs. Ce sont eux les acteurs principaux qui créent les émotions. Nous sommes là, en tant que staff technique, que pour les accompagner, les guider, pour donner une identité de jeu, pour créer un cadre où tout le monde va pouvoir s’épanouir. Un cadre de travail qui va faciliter la performance. Notre rôle n’est pas mineur mais important. Le plus important, ce sont les joueurs qui vont exécuter, adapter et animer tout cela. Je ne vois le métier que comme cela : être très proche d’eux.J’aime cette proximité avec eux. J’ai été joueur. J’arrive à comprendre et sentir ce qu’ils ressentent.En sélection nationale, on ne choisit nos joueurs que pour la performance. Quand en plus on a la possibilité de choisir des joueurs qui sont en plus à l’image de ce qu’un sélectionneur se fait de cette fonction, c’est encore plus facile. C’est souvent moi qui ai la parole parce que le métier est comme cela mais c’est vers eux que les choses doivent se tourner, ces héros de cette CAN 2019. Ce sont eux qui sont allés chercher tout cela, qui ont eu envie de créer cet esprit de famille, qui ont accepté cette idée là. Yacine Brahimi qui est un cadre de l’équipe d’Algérie, et qui en a été le capitaine, a accepté avec difficulté de patienter. L’idée qu’une concurrence soit née car il y a eu Youcef Belaili qui s’est imposé.Il a eu un rôle majeur. Quand les joueurs ont vu qu’il venait tous les jours à l’entrainement avec la bonne humeur en donnant le bon conseil, en s’entrainant bien, c’est une chance. Il aurait pu tomber dans des travers et pourrir le groupe. On a des joueurs intelligents qui aiment leur pays. Ils ont compris que l’union fera la force..Je parle aussi d’Islam Slimani qui a été très important. A l’image de Yacine, il a été très tranquille.Cet esprit de famille pour représenter leur pays a été la clef de ce succès. Ces joueurs, je les aime tout simplement ».

 

« On me dit que le choix du Qatar (ndlr, pour la préparation d’avant-CAN) est un problème.J’’y vis donc je sais de quoi je parle.C’est un pays qui va organiser la Coupe du monde dans deux ans. Les conditions d’entrainement et de préparation sont idéales, parmi les meilleures au monde.Quand on voit que le Paris Saint Germain, le Real, le Bayer Munich viennent régulièrement faire leur stage à Doha, je ne comprends pas qu’on puisse en parler. Au niveau de la température, il y allait avoir un gros choc entre ce qui se fait en Afrique du Nord ou en Europe et la température en Egypte. Je me suis dit qu’il fallait un minimum d’adaptation à ces conditions climatiques qui sont particulières. A 2 ou 3 degrés, ce sont les conditions que l’on a trouvées à Doha. Il était très important d’habituer les organismes. Après avoir bossé en Algérie, on était à Doha dans la deuxième phase de notre préparation. On était plus dans l’aspect compétition et adaptation aux conditions climatiques Pour nous, c’était le meilleur choix». 

 

 

« Chaque match a eu sa vérité et son histoire. Ils étaient tous différents.Il ont permis de progresser dans cette compétition jusqu’au sacre. On a eu celui du Kenya. Une rencontre qu’on n’a pas l’habitude de remporter lors du premier match de groupe.Pourtant cela conditionne régulièrement le reste de la compétition. Nous avons gagné assez tranquillement sans avoir à trop forcer. Ensuite, on a le Sénégal qui est une des équipes les plus solides, et numéro une au classement de la FIFA dans la zone Afrique. On a fait encore un gros match qui nous a donné beaucoup de force et d’ambition.Contre la Tanzanie, on peut changer l’équipe à 100 %. On gagne 3 à 0. Cela a été un grand signe qui montre qu’on est là, impliqués, présents et prêts à jouer. Puis, contre la Guinée on a préparé magnifiquement et dans les détails ce match. Les joueurs ont été très attentifs à cela. Le match s’est passé tranquillement parce que justement les choses ont été bien faites.On gagne 3-0. Le match contre la Cote d’Ivoire à Suez avec la difficulté du climat – 10 degrés de plus – et beaucoup d’humidité. On est passés par beaucoup d’émotions.A la fin du match aux joueurs, il y avait un mix de sentiments entre ceux qui étaient heureux et ceux qui étaient énervés, stressés. Beaucoup de sentiments mitigés même s’il y a eu la qualification pour la demie finale.Là, on leur a dit qu’il fallait passer par cela pour aller gagner une coupe d’Afrique. Cela ne pouvait pas être linéaire et très tranquille. Ce que je retiens de ce match là, c’est que j’ai vu notre Algérie très forte. Si on marque ce pénalty de Bounedjah, cela se finit, à mon avis, avec un gros score. On pouvait terminer à 4-0 ou plus.On dominait. Les joueurs ivoiriens se blessaient. On les a acculés dans leur camp.Ils avaient peur. L’équipe était regroupée mais tout en ayant l’impression que ce n’était pas une stratégie ou un plan de jeu. Je me suis dit qu’on avait franchi un palier. Cette Algérie était de nouveau crainte. Pour moi, c’était un gros motif de satisfaction. Derrière, il y a le Nigeria. Pour moi, la première mi-temps est celle qui est la plus accomplie depuis mon passage en équipe nationale.C’était une grosse prestation d’ensemble contre une grosse équipe du Nigeria qui était prête sur tous les plans : tactique, esprit d’équipe, athlétique. Normalement, c’est un match qu’on doit boucler en première mi-temps.S’il y a 2 ou 3 zéro, il n’y a rien à redire. Cela se termine par un beau scénario avec le coup franc de Riyad Mahrez.Et puis, il y a cette finale où on retrouve le Sénégal.C’était quelque chose d’indispensable que de cadrer Sadio Mané qui est un des plus grand joueurs au monde. Il fallait faire en sorte qu’il ne puisse pas s’exprimer comme il avait l’habitude de faire. Je ne vois le règlement des problèmes tactiques que collectivement et pas sous l’aspect individuel.On a fait cela superbement. C’est pour cela que sur les deux matchs, on voit très peu d’occasions pour le Sénégal.Nos matchs étaient très bien préparés avec des joueurs très attentifs aux consignes et aux plans de jeu. J’ai revu ces matchs dans cette idée là. J’en ai tiré des enseignements pour l’après CAN et les matchs qu’on a pu avoir. Jusqu’à aujourd’hui, je sais quels sont les secteurs dans lesquels on doit encore progresser, les domaines à renforcer pour avoir une équipe la plus aboutie et complète possible ».

 

 

« Ce dont je suis le plus fier, c’est l’idée de départ. Je ne voyais mon arrivée et mon rôle en équipe nationale que pour gagner un trophée, et notamment une Coupe d’Afrique. J’avais dit cela en 2015 après le match Qatar-Algérie. Je suis fier de pouvoir remplir la vitrine de la fédération et faire en sorte que toute l’Algérie a pu vivre un moment particulier, fort où tout le monde était heureux et le pays réuni. Je voulais être le premier. Celui qui prend la coupe et l’amène d’un pays à un autre. Ce sentiment est énorme. On ne peut plus me l’enlever. C’et inscrit dans l’histoire.C’est ce qui restera tout le temps en moi ».

 

« A cause de l’épidémie de Covid-19, trois dates FIFA ont été annulées (mars, juin et septembre). On avait la possibilité de faire un très gros match contre une équipe de renommée (ndlr, la Belgique avait été évoquée par la presse pour juin) . Ces matchs sont importants pour nous. Comme pour la Colombie, on se jauge.Ils nous auraient donné beaucoup d’enseignements. J’espère que cela se remis à plus tard. On a occupé le temps d’une autre manière. On a revu beaucoup de matchs, ceux de la CAN. Le staff était mobilisé pour cela. Dès que les championnats ont pu reprendre, on a fait beaucoup d’observation de joueurs que l’on connait ou que l’on connait moins et qui sont susceptibles de nous rejoindre ».

« Ce report de cette CAN 2021 à janvier 2022 sera une très belle occasion d’ici là de revoir beaucoup de joueurs. Il est certain que certains vont apparaitre. J’ai une liste de joueurs qui viennent de signer ici et là, des jeunes. J’ai l’impression qu’ils vont pouvoir rejoindre demain cette équipe nationale.Je sais que les héros de 2019 ne lâcheront pas aussi facilement que cela leur place.Tant mieux pour nous et pour le pays. Il va y avoir une émulation. Beaucoup de joueurs ont envie de participer à cette coupe du monde.  Avant cela, il va y avoir la CAN 2022 dans laquelle on est bien engagés. Elle aura pour objectif de facto d’aller défendre notre titre .»

Karim Ait Yahia